Lettre ouverte aux Ministres Glatigny et Degryse pour leur demander de revoir les mesures d'économie dans l'enseignement
Fait à Auderghem, le 03 décembre 2025.
Mesdames Glatigny et Degryse,
Ministre de l’Éducation et de l’Enseignement pour adultes,
Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Culture,
C’est en tant qu’enseignant·e·s de promotion sociale - ou, comme il faut désormais dire, « enseignant·e·s pour adultes » - que nous vous écrivons depuis nos salles de classe, où l’on croit encore que l’éducation peut changer des vies. Depuis les couloirs où résonnent les pas de celles et ceux qui reprennent des études. Depuis ces lieux où la culture, la transmission et l’émancipation ne sont pas de simples mots, mais une réalité quotidienne.
Les mesures que vous annoncez nous inquiètent profondément, parce qu’elles touchent ce qu’il y a de plus fragile : les enfants, les familles précaires, les apprenant·e·s en reconversion, la culture naissante des plus jeunes, et l’attractivité déjà vacillante de nos métiers.
Quand on remet en question la gratuité, on érige des barrières.
Quand on réduit les moyens des écoles, on renonce à offrir un cadre digne.
Quand la culture devient un luxe, on appauvrit la société tout entière.
Et quand on alourdit encore la charge d’enseignant·e·s déjà en pénurie, déjà épuisé·e·s et déjà submergé·e·s de responsabilités administratives, on fragilise l’avenir même de l’éducation.
Nous sommes donc en profond désaccord avec les mesures d’économie envisagées - et pour certaines déjà décidées - dans l’enseignement.
La diminution des subventions de la gratuité en maternelle et en primaire touchera directement les familles les plus pauvres et créera un climat de honte et d’incertitude. Elle contredit frontalement l’objectif d’égalité des chances et éloigne encore davantage de l’école celles et ceux qui en ont le plus besoin.
La réduction des aides aux bâtiments scolaires laissera des dizaines d’écoles dans des conditions déjà indignes. Comment prétendre revaloriser l’école tout en acceptant que des enfants apprennent dans des locaux délabrés, mal chauffés, peu sûrs ou inadaptés ?
La fin de la gratuité dans les académies pour les moins de 12 ans limitera l’accès à la culture aux seules familles aisées, tout en entraînant des pertes d’emplois prévisibles. Elle restreint l’égalité d’accès aux arts, pourtant essentielle à la construction d’une société démocratique et inclusive.
L’augmentation de 10% de la charge de travail dans le degré supérieur, sans compensation, constitue une dévalorisation brutale de notre métier. Aucune profession n’accepterait d’être mise ainsi devant le fait accompli : travailler plus, pour le même salaire. Cela s’ajoute encore à l’instauration du travail collaboratif et des contrats d’objectifs, eux aussi non reconnus financièrement, dans l’enseignement de plein exercice. Au-delà de l’injustice, l’impact humain est immense : surcharge, fatigue, risques d’épuisement, pertes d’emplois pour les collègues non prioritaires, multiplication des déplacements pour conserver un temps plein. Chaque heure ajoutée sur le papier génère de l’instabilité et de la précarité sur le terrain.
La suppression du système des nominations génère un climat d’inquiétude et de démotivation. Des enseignant·e·s attendent depuis des années une stabilité qui, peut-être, ne viendra plus. Modifier les règles en cours de jeu crée un sentiment de trahison, tandis qu’un système de CDI plus coûteux interroge dans un contexte où il faudrait « faire des économies ».
La modification du système des pensions par l’ajout d’un bonus-malus, même si cela ne fait pas partie de vos compétences, revient à pénaliser les enseignant·e·s, les directions et, plus largement, tous les travailleurs belges en fin de carrière qui, à partir de 2030, n’auront plus la force de travailler jusqu’à l’âge légal de 67 ans. Partir à la retraite est souvent une nécessité dictée par la santé ou l’épuisement, soit au moment même où les dépenses médicales augmentent.
Si ces mesures passent, notre métier déjà en pénurie perdra encore en attractivité. Les jeunes se détourneront davantage d’une profession pourtant essentielle, et les élèves se retrouveront face à des enseignant·e·s épuisé·e·s, vieillissant·e·s, parfois découragé·e·s. À terme, c’est la qualité même de l’enseignement qui sera compromise.
Nous aimons profondément notre métier. Nous croyons en sa valeur, en son impact social, en sa dimension humaine. C’est précisément pour le préserver que nous vous écrivons aujourd’hui.
En tant qu’enseignant·e·s pour adultes, nous faisons rarement grève. Nos étudiant·e·s paient leurs cours et s’y rendent plusieurs matinées, après-midis ou soirées par semaine, parfois après une longue journée de travail. Leur engagement force notre respect, et nous évitons, autant que possible, de les priver d’une séance. Mais cette fois, un très grand nombre d’entre nous a choisi de rejoindre le mouvement - certain·e·s pour la première fois de leur carrière. C’est dire à quel point les mesures envisagées nous semblent graves.
Nous tenons à affirmer notre entière solidarité avec nos collègues de l’enseignement de plein exercice et des académies. Nous vous demandons, respectueusement mais fermement, de renoncer à ces mesures et d’ouvrir une réelle concertation avec les acteurs de terrain. Un gouvernement qui fait des économies sur son enseignement fait des économies sur son avenir.
D’autres choix sont possibles. À vous de les poser.
Les professeurs de l’IAPS
Les enseignants et l'équipe administrative de l'iaps (promotion sociale - cours pour adultes) Contacter l'auteur de la pétition